« Mes amis ont commencé à vendre des vapoteuses » : la pénurie d’emplois d’été inquiète
Alors qu’il n’y a pas si longtemps, la pénurie de main-d’œuvre était sur toutes les lèvres, c’est maintenant la pénurie d’emplois d'été qui retient l’attention. Des organismes interrogés par Radio-Canada craignent que sans boulot ni activité pour s’occuper pendant la période estivale, certains jeunes puissent tomber dans la délinquance. Cette adolescente – dont nous taisons le nom puisqu’elle est mineure – comptait aussi sur les vacances d‘été pour épargner en vue de ses sorties. Elle n’est pas la seule : plusieurs jeunes ont de la difficulté à trouver un emploi, surtout si c'est leur première expérience de travail. Les employeurs se montrent parfois réticents à recruter quelqu’un sans expérience. Certains experts s’entendent pour dire que le contexte de guerre commerciale et de ralentissement économique rend les employeurs d’autant plus craintifs. Certains organismes redoutent que cette absence de travail pousse certains jeunes vers l'illégalité. Le reportage de Charlotte Dumoulin. Cette réalité ne surprend pas Mohamed Noredine Mimoun, intervenant jeunesse et coordonnateur du Forum jeunesse Saint-Michel. Les réseaux criminels, flairant l'occasion, publient des offres sur Internet qui semblent très alléchantes, valorisantes et payantes. Mohamed Noredine Mimoun, intervenant jeunesse et coordonnateur du Forum jeunesse Saint-Michel. Photo : Radio-Canada Il organise des activités sportives et des séjours dans un chalet afin de tisser des liens avec les jeunes qu'il côtoie, mais répondre à toute la demande est difficile. Comme les onze autres travailleurs de l'organisme PACT de rue, Quentin avait obtenu de Québec une subvention pour organiser des activités à l'intention de jeunes en difficulté, mais le budget est maintenant épuisé. On le voit en tant que travailleurs de rue : il y a un vrai résultat à l’organisation d'activités, un vrai regard qui change chez les jeunes. Toutefois, ces deux intervenants craignent que les prochains mois soient décisifs si les écoles coupent dans les activités sportives et culturelles, faute d'argent. Cette inquiétude découle de la décision du ministère de l’Éducation d'exiger des écoles publiques et privées de la province des restrictions budgétaires de l’ordre de 570 millions $ l'an prochain, en plus d’imposer des mesures d’optimisation du personnel. Le travailleur de rue Quentin Daher travaille pour PACT de rue, un organisme communautaire de Montréal qui intervient auprès des jeunes et des personnes en difficulté afin de prévenir les comportements à risque. Photo : Radio-Canada Quentin Daher craint que le personnel qualifié qui travaille directement auprès des jeunes – comme les techniciens en éducation spécialisée (TES), pour ne nommer que ceux-là – ne soit plus au sommet de la liste des priorités des directions d’école. C'est dommage de perdre des activités sportives et des activités culturelles pour des jeunes qui n'ont pas forcément accès à la culture et au sport, notamment parce que ça coûte cher. Selon une récente enquête de la Banque du Canada, près de la moitié des entreprises canadiennes comptent réduire leurs dépenses et leurs embauches cette année. C’est une des raisons pour lesquelles le taux de chômage s’est hissé à 7 % en mai, selon Statistique Canada. Pour la tranche d’âge de 15 à 24 ans, cette proportion double avec un taux de 14,2 % en mai. Pour ce qui est du taux de chômage chez les étudiants de moins de 25 ans, la situation est particulièrement grave en Colombie-Britannique (27,3 %), en Alberta (25,5 %) et en Ontario (21,7 %). Avec les informations de Charlotte Dumoulin et de Marika WheelerJ’ai vraiment besoin d’argent pour obtenir mon permis de conduire. Ma mère est monoparentale, donc c'est juste elle qui gagne de l’argent à la maison
, confie une jeune de 15 ans en entrevue à Radio-Canada.Mes amis ont commencé à vendre des vapoteuses [pour se faire un peu d’argent de poche]
, confie cette adolescente.
Il y a des jeunes qui me disent clairement ceci : "Si, tel jour, je suis encore sans emploi, je vais accepter [de faire certaines] choses, parce que sur les réseaux, [il y a des offres] pour les jeunes"
, indique cet intervenant qui accompagne des adolescents depuis plus de dix ans.S’ils ne trouvent pas d’emploi, ils ne sont pas valorisés et ils deviennent des proies faciles. J’ai toujours suivi ce genre de personnes pour lesquelles le soutien et l’accompagnement font une différence
, raconte cet intervenant, qui craint particulièrement le recrutement des gangs de rue et les fraudes en ligne.Les réseaux sociaux n'aident pas parce qu'ils montrent tout le monde en vacances, ce qu’ils ne vivent pas. Et ça les met vraiment à risque
, poursuit-il. Et il y a aussi simplement l’ennui de ne pas savoir comment combler sa journée.Ne pas trouver d’emploi, c’est négatif pour l’ego et pour l’image de soi
, indique pour sa part le travailleur de rue Quentin Daher, qui s’efforce d’aider les jeunes à ne pas tomber dans ce piège.
On sait que le sport, la culture, tout ce qui est artistique, permet d'exprimer des choses, de partager des choses
, souligne M. Daher, qui travaille pour PACT de rue, un organisme communautaire de Montréal qui intervient directement auprès des jeunes et des personnes en difficulté afin de prévenir les comportements à risque.C'est un peu un déchirement de dire à des jeunes "non, ce n’est pas possible, je prends tel ou tel jeune". Ce n’est pas le cœur de notre métier
, souligne-t-il, ajoutant que le financement diminue alors que la demande, elle, augmente.
On fait un métier différent : on est à proximité, à l’extérieur, un peu partout. Eux, c'est dans l'école, ils servent aussi à garder les élèves à l'école
, dit-il, insistant sur la complémentarité de leurs emplois. Quand on touche à l'éducation, c'est toujours mauvais.
Pénurie d’emplois chez les jeunes
On vit les effets de la réorganisation du travail
, croit Mario Côté, directeur général du Carrefour jeunesse-emploi de la Capitale-Nationale. L’automatisation, l’intelligence artificielle et l'arrivée de main-d’œuvre étrangère pour combler la pénurie d'il y a quelques années font en sorte que le marché du travail a changé. Et les entreprises se sont ajustées en modifiant les heures d’ouverture et les façons de travailler pour gagner en efficacité.On a besoin de moins de monde et il y a plus de gens disponibles pour travailler
, constate-t-il.On a juste à regarder les caisses libre-service dans les supermarchés. [...] En adaptant la technologie, évidemment qu’on a besoin de moins de monde
, souligne pour sa part David Dupuis, responsable des programmes de premier cycle en économie à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke.
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